Un peu de respect, messieurs les promoteurs, … #témoignage #profanation


Témoignage de Marie-Thérèse Moal-L’Aot, (Bretagne)

Je m’appelle Marie Thérèse Moal-L’aot, et je suis née en Bretagne. Si je veux témoigner aujourd’hui, c’est pour vous raconter l’histoire de Jean-Marie L’Aot, et Jean L’Aot, mes deux oncles, morts au combat le 29 Août 1914 à la Bataille de Guise, dans l’Aisne, entre les communes de Le Sourd et de Lemé.  

Lorsque la bataille a éclaté, le 48ème régiment d’infanterie est parti à l’assaut. Parmi eux, mes deux oncles, âgés de 20 et 23 ans. Vers la fin de la journée, Jean-Marie est reparti à l’arrière pour la relève. Les morts étaient très nombreux, les cadavres jonchaient la campagne,  mais il a cherché instinctivement son frère dans la foule des blessés. Et il ne l’a pas trouvé. Alors il a dit à ses camarades de combat : «  j’y retourne, je vais le chercher ». Vous voyez, je ne peux pas raconter ce moment sans avoir toujours et encore les larmes aux yeux. Il est retourné chercher son frère. Mais il ne l’a pas trouvé, et il a été fauché à son tour par la mort.

La guerre venait de prendre ses deux fils ainés à ma grand-mère. Mon père venait de perdre ses frères. Jean-Marie est enterré dans le cimetière de Le Sourd, mais le corps de Jean n’a jamais été retrouvé.

Bien des années plus tard, c’est un agriculteur qui a découvert la plaque militaire de Jean, en labourant ses champs. Il l’a envoyé à notre famille en Bretagne. Et nous la conservons précieusement. Chaque année, nous nous rendons au cimetière pour honorer la mémoire de nos deux oncles et des soldats morts pour la France. La relève est d’ailleurs assurée car les neveux de Jean-Marie et Jean prennent aussi leur rôle très à cœur.

En 2014, nous avons enfin obtenu que le nom de Jean figure sur la longue liste des «  portés disparus au combat ». Il n’y figurait pas. Et pourtant il est bien là, notre Jean, quelque part, dans un champ alentours, enseveli sous la terre avec ses compagnons d’infortune. Son nom est désormais inscrit à jamais dans le cimetière. Il est venu s’ajouter à la longue liste des soldats bretons tués à Le Sourd.

Messieurs les promoteurs, si vous êtes aujourd’hui dans de jolis bureaux, en train de comptabiliser la rentabilité d’un projet d’une multitude de parcs éoliens dans l’Aisne, dont certains vont profaner les sols autour du cimetière, c’est aussi grâce à ces braves qui sont morts au combat afin que vous puissiez vivre en paix dans votre pays.

Vous pouvez lister des chiffres, et brandir des «  autorisations préfectorales ». Ces chiffres et ces statistiques que l’on retrouve dans vos «  dossiers d’étude et de faisabilité » pour la construction des éoliennes sur plusieurs hectares autour du cimetière de Le Sourd. Vous pouvez numéroter les parcelles, comptabiliser le nombre de morts enterrés dans le cimetière : 1333 français, 727 allemands, 25 russes, 2 italiens, 1 roumain, pour conclure à la «  faisabilité » du projet.

Dans cette liste, Jean n’y est pas. Jean-Marie ne l’a pas retrouvé. Dans un mois, les pelleteuses vont commencer à retourner les sols. Et la dépouille de Jean est là, quelque part avec d’autres.

C’est pourquoi je  voudrais aussi m’adresser aux ouvriers qui vont creuser dans cette terre où sont tombés nos soldats pour y couler à chaque fois  les 1500 tonnes de béton nécessaires à chaque éolienne.

Je vous en prie, ne profanez pas ces champs. Vous y trouverez d’autres plaques militaires, d’autres ossements. Laissez Jean L’Aot reposer en paix là où il est.